05/03/2017

Benjy Chapon, le graffeur calligraphe





Benjy Chapon est un artiste originaire du Havre dont les œuvres peintes explorent le vaste champ de l'univers scriptural. Parfois juxtaposés à des éléments figuratifs, la lettre, l'écrit, forme des compositions abstraites et ordonnées, rappelant la structure du mandala. Les graphies employées par Benjy Chapon révèlent à la fois une grande maîtrise technique et un sens aigu de la composition. De la lettre gothique à la calligraphie orientale en passant par la lettre décomposée en forme abstraite ou géométrique, l’artiste explore un large panel des qualités graphiques propres à ses deux disciplines de prédilection: graffiti et calligraphie. On devine derrière chaque tracé les gestes de l’artiste, qui transparaissent derrière le coup du pinceau, tour à tour précis et vif, ample et fluide, sinueux ou au contraire cassant et presque violent. Ces compositions sont souvent agrémentées de tâches et de projections faussement accidentelles, qui viennent apporter une part de chaos à la structure d'ensemble. Au travers de courbes, de contre-courbes, d’entrelacs, de tours et détours, Benjy Chapon réalise des compositions calligraphiques flamboyantes au sein desquelles l’œil et l’esprit se perdent, attirés aussi bien par la structure d’ensemble que par la profusion de détails et la force des contrastes. Chacune de ses oeuvres se présente comme un labyrinthe pour l'esprit, qui offre à reconstituer le bout de phrase, les mots, les lettres qui en forment les motifs, et à suivre la manière dont ils s'organisent. Les caractères qui composent les mots, parfois complexes, déstructurés ou superposés, sont agencés à la suite, sans espace ni ponctuation, et sont ornés de coulures, de traces de dripping ou d’arabesques échevelées, qui cryptent la lecture des phrases contenues dans l'oeuvre, et dégagent ainsi les mots de leur sens pour mettre en lumière leur propriété graphique. Il émane une grande puissance visuelle et spirituelle de cette accumulation composée de mots indéchiffrables et de fioritures mettant en valeur la matière de la peinture. Benjy Chapon laisse toujours visible un dégradé de la matière et de la couleur dans son trait, à la manière des calligraphes orientaux, ce qui permet de reconstituer précisément le geste du pinceau et offre une dimension évanescente à ces lignes où la couche de matière est de plus en plus fine jusqu’à n’être plus que suggérée par quelques petits résidus. Ce procédé de jeu autour des textures est encore renforcé par les projections, et l’usage de différents outils, médiums et supports. A la croisée de l’univers sophistiqué et méditatif de la calligraphie et de celui du graffiti, au caractère transgressif et provocateur, son travail possède une esthétique vibrante et percutante où les lignes s’élancent en courbes fuselées, souples et dynamiques, virevoltant entre des coups de pinceaux francs et vigoureux qui forment les pleins et les déliés de chaque mot.





Dans le but d’en apprendre davantage sur son travail j’ai pu poser quelques questions à Benjy Chapon :
Comment vous êtes-vous tourné vers l’association du graffiti et de la calligraphie ?
« J'ai commencé par le graffiti en 1998, après l'essor de la première génération havraise. Il y en avait absolument partout, tous les jours. Je me cherchais certainement à cette époque et ce fut probablement un moyen d'exister. Je n'imaginais pas que je pratiquais par ce biais une discipline artistique et j’étais encore plus loin de penser que celle-ci me conduirait jusqu'à mon statut d’artiste. Pourtant, du tag à la calligraphie, il n'y a qu'un pas, et je commençais à essayer de donner du mouvement à mes lettres à l'aide d'un stylo biseauté. Ce fut une véritable révélation, un nouveau coup de cœur. Rapidement, je m'intéressais à cette discipline, mais n'étais pas convaincu par le côté traditionnel, voire ecclésiastique. Un seul cours avec un brillant calligraphe havrais m'a définitivement convaincu de ne pas continuer dans la voie de la calligraphie traditionnelle pour développer ma propre calligraphie, en tentant de ne jamais me détacher de mon premier amour : le graffiti. Cependant, tous mes travaux actuels, de la décoration d'un cinéma à la reproduction d'un portrait, en passant par le lettrage d'un graffiti, ont un rapport direct avec la calligraphie, qui a développé mon sens de l'équilibre et du mouvement dans la composition. Grâce à ce travail autour de la calligraphie, j'ai eu la chance de gagner quelques prix, notamment dans un salon d'art havrais ou encore dans un concours de graffiti en adaptant la calligraphie à la technique de l'aérosol, en biseautant le "cap's" (buse) pour donner un tracé fait de pleins et déliés. Je ne cours pas après les récompenses, l'art restant quelque chose d'assez intime chez moi, mais elles permirent de m'encourager à travailler cette passion.»


Quelle importance possède la pratique artistique à vos yeux ?
« La création artistique contribue à mon équilibre, au même titre que l'exercice physique, que je pratique intensément au travers de la course à pied et le cyclisme et qui sont selon moi indissociables : l'entraînement de course à pied m'aide à aborder l'exercice artistique avec plus de sérénité et à l'inverse, l'art m'aide à lâcher complètement prise lorsque je cours. La pratique artistique m'aide également à chasser mes démons ; j'extériorise ce que j'ai à l'intérieur de moi. Cela me permet d’être complètement dans le moment présent et de transformer le stress en énergie positive. A mes yeux il s’agit d’un moteur et d’un canalisateur. Enfin, peindre contribue à éveiller ma curiosité à propos de nouvelles possibilités techniques et favorise les rencontres et le partage. Souvent enfermé entre mes murs en passant de très longues heures à peindre, c'est un exutoire que de pouvoir échanger à propos de mon travail. Je ne réfléchis pas à travers ce que pourrait penser ou imaginer le spectateur lorsque je travaille et cherche plutôt à transmettre ce que mon esprit voit sur la toile, mon bras étant le traceur de mon imagination. En revanche, j'aime quand des personnes viennent vers moi pour me faire part de leurs interprétations, notamment quand elles y voient des formes, des références à d'autres artistes, alors que je suis à mille lieues d'avoir voulu représenté quoi que ce soit ou de m'être inspiré de tel ou tel peintre.»


Quelles sont les techniques principales que vous employez ?
« Les techniques relatives à la calligraphie occupent un champ très large. J'essaie d'utiliser un panel d'outils divers, du Calam au carton en passant par des morceaux de bois, de verre, de plastique pour réaliser mes pleins et déliés, tout ce qui me passe par la main et avec lequel je peux avoir un biseau. En ce qui concerne les encres et les peintures, je passe un certain temps à expérimenter des mixtures, que j'appelle mes potions, en mélangeant parfois des choses improbables! J'aime les utilisations détournées en espérant que personne d'autre n'y ait pensé avant moi. Etant quelqu'un d'aussi minutieux que maladroit, j'ai très souvent obtenu mes meilleurs résultats de manière involontaire: mes bêtises de Cambrai! »



Comment choisissez-vous les mots ou les phrases que vous utilisez ? Pourquoi avoir choisi de les rendre indéchiffrables?
« En peignant, je me plonge généralement dans mon univers musical, composé majoritairement d'artistes anglophones tel que Ghostpoet, Massive Attack, Dead can Dance, Hanni el Khatib, Nick Cave, pour ne citer qu'eux. Des ambiances généralement lourdes et profondes, pas particulièrement joyeuses mais qui amènent la réflexion. J'attends le déclic, cette chanson ou sonorité qui va m'emporter, les mots qui vont s'en détacher et que je vais récupérer. C'est à ce moment que je me mets à composer, sans aucune préparation ni plan. Je remets la chanson si besoin pour en être complètement imprégné. Les mots, les lettres se libèrent et je me les approprie. J'écris de manière désordonnée en ne suivant pas toujours leur ordre, les mots qui résonnent, qui ont plus de caractère que les autres. Souvent, je reprends les paroles mais ne m'oblige pas à aller au bout du texte. Je m'arrête quand j'estime que la composition est équilibrée. Volontairement, je lie tous les mots, ajoute des phases en revenant en arrière, déstructure au maximum, superpose, couvre. Clairement, je ne souhaite pas que mes compostions soient lues, je n'y vois aucun intérêt. Le choix des mots en tant que motif est une suite logique du graffiti et de ses lettrages. La lettre est un prétexte graphique et je souhaite que l'œil -notamment le mien- se perde dans un ensemble et soit ensuite attiré par quelque chose qui vient complètement casser cet ensemble, très souvent une projection de peinture agressive et contrastée, qui tranche avec le reste. Je n'attache pas d'importance à la belle lettre. Des milliers de calligraphes le font bien mieux que moi. La lettre est un faux-fuyant, j'aime quand j’arrive à m'y perdre ou découvre que la liaison entre deux d'entre elles peut très bien en former une autre. Je pars toujours d’une structure équilibrée, mais j’essaie au mieux de ne jamais faire exactement la même lettre deux fois, ceci va dans le sens d'une volonté de progression et de découverte permanente. »


J’ai pu remarquer l’emploi récurrent de la forme ronde et de certaines phrases: quelle importance accordez-vous à ces éléments ?
« Le cercle est récurrent chez le calligraphe, il s’agit presque d’un exercice de style. J'ai souvent cherché à l'intellectualiser en me demandant pourquoi inévitablement nous y venions tous. Je pense que c'est une garantie pour obtenir du mouvement et de l'équilibre. Mes cercles sont infinis en laissant toujours l'ouverture à une éventuelle autre ligne; ce sont des bras ouverts et cela fait écho aux connexions que je souhaite provoquer à travers l'art. Le cercle est aussi une forme pure, lisse, parfaite, introspective, douce et rassurante. C'est la bulle dans laquelle chacun était. Finalement, le cercle est peut-être l'âme du calligraphe. Pour ce qui est des phrases récurrentes, l’une d’entre elles possède une importance particulière pour moi. Après un épisode personnel compliqué qui m'a écarté de la peinture pendant près de trois ans, je me suis senti interpellé par l’expression "Express Yourself", qui me rappelait que je devais continuer à m'exprimer. Je considère toujours ces mots comme un genre de mantra, suis régulièrement revenu sur cette phrase et l'ai démultiplié sous de multiples formes. Par exemple, pour ma dernière exposition, j'ai présenté quatre "Express Yourself", dont un diptyque. Ce dernier montre "Express" d'un côté, dans une gamme chromatique allant du rouge à l’orange, comme un brasier qui est attisé, dans une calligraphie qui évoque un lettrage de graffiti, avec un mouvement très dynamique. La seconde partie, "Yourself", est tracé avec une calligraphie plus posée et solide. Ce terme est plus figé, comme pris dans la glace, qui ne bougera plus, une certitude. J'ai aimé impacter ces mots, les confronter, leur donner une vie. "Express Yourself" est un ordre, une loi que je me suis donnée. »



Réalisez-vous des croquis préparatoires en revenant sur votre travail ou peignez-vous de manière spontanée ?
« De manière paradoxale, lorsque je réalise un cercle de mot, cela parait plus impressionnant que mes calligraphies « expressives », faites de gestes rapides, de projections et coulures ; et pourtant ce sont elles qui me demandent le plus de réflexion et auxquelles j’accorde le plus de temps. Je cherche toujours le meilleur agencement qui offrira le plus grand impact. Je me lance puis efface avant de reprendre, change de technique indéfiniment. Les cercles, eux, malgré leur exigence technique, sont du domaine de l'écriture intuitive. »
Avez-vous des projets que vous souhaiteriez mentionner?
« Je fais partie d'une association , Serial Colorz, dont le but est la promotion du graffiti. Celle-ci m'a permis de réaliser des fresques collectives, mais aussi des fresques solo, comme au Rock dans Tous Ses Etats en 2013, ou dans la rénovation du skatepark du Havre avec pas loin de trente graffeurs. Après ma dernière exposition qui vient de se terminer, j'avais pour projet de revenir à la source, à savoir peindre sur mur. J'aime l'idée d'investir un mur, de se l'approprier, de rechercher des effets, de nouvelles lettres, d'y associer du graffiti. Je n'ai pas perdu de temps puisque j'ai déjà réalisé cinq peintures et une session bodypainting couplée à une fresque faite sur le mur de mon salon pour cette occasion. Je pense que repasser par les fresques murales sera le moyen de progresser encore. 


Si l’association du graffiti et de la calligraphie n’est pas neuve - certains allant même jusqu’à nier une différence entre les deux et préférant parler d’une simple évolution de la calligraphie vers le graffiti- le travail de Benjy Chapon offre un équilibre particulièrement esthétique à cheval entre plusieurs visions de l’écriture en tant que forme artistique, proche de la perfection. J’invite le lecteur à se rendre sur le compte facebook de Benjy Chapon dont le lien se trouve ci-dessous afin de découvrir son travail en intégralité:

1 commentaire :