17/10/2016

Les illustrations engagées de Robin Guinin


Face aux illustrations de Robin Guinin, il est difficile de ne pas se sentir traversé par une envie de changement sociétal global. Son univers visuel, empreint de fraicheur et de poésie, est économe, épuré et privilégie la ligne et le mouvement. Il donne corps à un idéal d'utopie écologique et d'équité sociale, mis en valeur par contraste avec des symboles de la société de surconsommation, de manière spirituelle, comme une série de messages malicieux. Si les illustrations de Robin Guinin traitent de thèmes graves tels que la pauvreté, la cupidité, la politique, ou les enjeux écologiques, la manière légère dont il les met en scène, son usage de couleurs chantantes et ses petits personnages incisifs, aux traits gracieux et attachants, les adoucit immédiatement. Cette façon de présenter des problèmes sociétaux complexes leur confère une forme de simplicité, les rend abordables et moins menaçants. De nombreux artistes illustrateurs s’intéressent à ces questions, mais contrairement à la myriade d’images chocs qui ont pour but d’inspirer l'effroi, le dégout, ou le rejet afin d’alerter l’opinion publique, il émane un charme particulier des illustrations de Robin Guinin. Ses messages positifs proposent des pistes constructives pour se reprendre, et présentent un modèle à suivre pour que chaque individu puisse prendre conscience de son pouvoir individuel : celui de transformer la manière dont il participe au système dans le but de transformer le système lui-même. Ainsi, au travers de ses dessins, l’artiste invite à une réflexion générale sur les systèmes sociétaux où la consommation de biens surpasse les liens affectifs et spirituels dans la hiérarchie des attentes individuelles et engage chacun à s’en détacher fermement mais dans la douceur. 

Dans le but d’en apprendre davantage sur sa démarche, j'ai pu poser quelques questions à Robin Guinin :


La permaculture, deuxième bannière pour la page de Mr Mondialisation. 2013 - crayons aquarellables, encre, ordinateur



Qu’est-ce qui vous a mené vers l’illustration ?

J’ai eu la chance de baigner dans un terreau familial propice à développer mon intérêt pour le dessin d’illustration. Ma famille m’a très tôt initié à la bande dessinée et à l’album d’illustration. J’ai donc eu accès à de très nombreux livres durant mon enfance et mon adolescence, dont certains m’ont beaucoup marqué et m’ont clairement poussé vers cette voie.
D’autre part, l’illustration est à mes yeux un des moyens les plus efficaces de faire passer un message. Mon désir premier est de sensibiliser aux problèmes liés aussi bien à l’écologie qu’à l’inégalité sociale. Or, les liens entre ces deux paradigmes peuvent être révélés par l’illustration, grâce à son format spontané, direct et sa capacité à faire aussi bien appel au texte qu’à la mise en scène visuelle.


L'effet papillon - réalisé pour un évènement artistique sur la page de Mr Mondialisation. 2014 - crayons aquarellables, aquarelle, encre, ordinateur
Utopie réaliste - thème proposé pour un évènement artistique de Mr Mondialisation. 2013 - crayons aquarellables, encre, ordinateur


Comment choisissez-vous les sujets de vos illustrations ?

Mes sujets varient selon l’inspiration du moment mais je réalise aussi de nombreuses commandes dont je ne choisis pas les thèmes ; néanmoins, je me vois généralement accorder beaucoup de liberté. Le plus souvent, je choisis de traiter les thèmes sur lesquels je travaille de manière symbolique ; cela me permet de faire passer des idées complexes à travers des codes visuels simples, communément partagés et admis dans notre culture. 

Par exemple, je suis particulièrement sensible au sujet de la sauvegarde de la forêt amazonienne et j’ai une certaine fascination pour les populations indigènes qui la peuplent, vivant en harmonie parfaite avec leur environnement et qui se sont pour certaines engagées dans une lutte contre l’exploitation de la forêt par les industries. Ce combat, qui est celui de David contre Goliath, me touche particulièrement. C’est pourquoi j’ai réalisé une illustration, d’après une suggestion du président de l’association Planète Amazone, Gert-Peter Bruch, représentant le chef de la tribu Kayapo, le Cacique Raoni, figure de proue du mouvement contre la déforestation au Brésil depuis les années 70. Celui-ci s’oppose à une vague grise constituée de symboles de la déforestation qui s’apprête à déferler sur la forêt verdoyante, dans un geste biblique évoquant le personnage de Moïse lors de l’épisode de la mer rouge. Lors d’un événement organisé par l’association Planète Amazone j’ai eu la chance de pouvoir l’offrir au Cacique Raoni lui-même, venu à Paris pour défendre sa cause.

Ou encore, lorsque j’ai réalisé des illustrations pour la page de Mr. Mondialisation, j’ai utilisé le masque de la bauta vénitienne qui est son emblème afin d’en tirer un personnage énigmatique récurrent qui invite le spectateur à constater différents déséquilibres sociétaux au travers de mises en scènes symboliques. Un beau partenariat s'est mis en place entre nous depuis 2012.


Raoni protecteur de l'Amazonie - création réalisée pour l'association Planète Amazone, 2014 - crayons aquarellables, encre, ordinateur

Dieullar et société pyramidale - première bannière réalisée pour la page de Mr Mondialisation. 2012 - crayons aquarellables, ordinateur

L'avenir serein - troisième bannière réalisée pour Mr Mondialisation. 2014 - crayons aquarellables, encre, ordinateur



Quelles sont les principales techniques que vous employez ?

Je réalise presque toujours mes travaux en faisant appel à plusieurs techniques, souvent il s’agit de crayons de couleurs, de crayons aquarellables et d’aquarelle. Je peaufine les couleurs par ordinateur mais m’efforce de travailler le plus possible sur papier avant de faire appel au numérique afin de conserver des effets de texture, notamment de crayon. 

Auparavant, je traçais tous les contours de manière classique au feutre ou à l’encre de chine, maintenant je n’utilise plus ces techniques que pour souligner certains traits afin d’ajouter de la vie et d’alléger les compositions. De manière générale j’essaye de ne pas surcharger mes illustrations afin qu’elles restent lisibles. De plus, je suis particulièrement attiré par les compositions permettant de voir les personnages en pied et non pas cadrés en gros plan sur le visage ou sur des détails anatomiques. Je m’intéresse particulièrement aux expressions corporelles et, le plus souvent, j’essaye de représenter des personnages de petite taille et en entier, un peu à la manière de Sempé. Ce qui va à contre-sens des tendances actuelles de la bande dessinée, où les cadrages s’inspirent souvent du cinéma.

L'illustration du million - réalisée pour fêter le franchissement de la barre du millionième abonné à la page de Mr Mondialisation.                                       2016 - crayons aquarellables, encre, ordinateur.

Retrouvailles - illustration pour la nouvelle autobiographique du même nom de Paul Mésange. 2016 - crayons aquarellables

ÊtrENature - dessin réalisé pour l'évènement artistique Couplactage sur la page de Mr Mondialisation. 2014 - aquarelle, crayons aquarellables


Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Enfant, j’ai été baigné dans les grands classiques de la bande-dessinée franco-belge et par les livres illustrés. Je n’ai plus tous les auteurs en tête mais je pourrais citer Franquin, Hergé, Morris, Uderzo ou encore Peyo. Durant mon adolescence, je me suis davantage tourné vers la bande-dessinée réaliste. J’aimais particulièrement Grzegorz Rosinski, pour son coup de crayon dynamique, ou encore Jean-Pierre Gibrat, pour ses couleurs directes à l’aquarelle et la fluidité de ses compositions. J’étais également fasciné par les dessins d’Isabelle Dethan, de Pascal Munuera ou encore d’Alberto Varanda. Je me suis ensuite intéressé à des dessinateurs tels que Sempé, Quino ou encore André Geerts pour leur économie de moyen, la douceur et la fraicheur de leurs traits et, bien sûr, leur sensibilité et leur humour. J’ai également découvert plusieurs artistes sur les réseaux sociaux comme le dessinateur polonais Pawel Kuczynski, dont l’emploi du symbole et de l’image subversive m’ont marqué. J’ai aussi été inspiré par les dessins d’utopies citadines du dessinateur belge Luc Schuiten ou encore par les illustrations de l’artiste roumaine Ileana Surducan et de l’illustratrice italienne Natalia Pierandrei, dont la créativité me subjugue. 

Il m’arrive aussi de m’inspirer des personnes qui m’entourent pour réaliser mes personnages. J’ai toujours un carnet à croquis sur moi et j’esquisse souvent des portraits, des animaux, des paysages ; le tout orné de notes mystérieuses dans une écriture de ma création, qui dissimule subtilement un français phonétique. Ces carnets, que je compose à la manière d’albums illustrés, me permettent d’étudier les formes de la nature en croquant sur le vif et en soulignant seulement certains traits caractéristiques afin de leur donner de la vie.

Je m’inspire également de certains de mes proches, par exemple, j’ai réalisé une bande dessinée traitant de la maladie d’Alzheimer, « En direct d’Alzheimer » en collaboration avec Georges Grard, éditeur et scénariste du projet. L'un des personnages, dont l’âge n’a rien enlevé à son caractère fantasque et original, était librement inspiré de mon grand-père. Il s’agit d’ailleurs du personnage que je dessine le plus en dédicace.


Croquis, 2016- crayons, encre
Croquis, 2013- encre, crayons aquarellables

Croquis, 2013- encre, crayons aquarellables


Vous semblez utiliser d’avantage d’humour et de poésie que d’images alarmantes. Pensez-vous qu’il s’agisse des meilleurs moyens pour alerter la conscience collective ?

A mes yeux la critique passe par plusieurs niveaux : elle commence par une prise de conscience de la structure inéquitable du système et de son rejet. Ce dégoût laisse ensuite place à un sentiment plus constructif de rôle à jouer pour faire évoluer le système ; car chaque individu fait partie intégrante du système sociétal et choisi la manière dont il y participe. Pour ma part j’ai choisi l’illustration et je me suis tourné vers un univers positif et onirique, qui invite au changement. En effet, il me semble important d’engager les individus pour un changement sociétal au niveau structurel en mettant l’accent sur l’empathie, la poésie et en les faisant aspirer à un monde meilleur plutôt que de vouloir les forcer à changer en leur donnant mauvaise conscience et en faisant appel à des images choquantes ou violentes. Insulter ou culpabiliser un individu est contre-productif à mon sens, cela le braque et l'amène à camper sur ses positions, soit à obtenir l'effet inverse de celui escompté ! Cependant, l’illustration a elle-même des limites, elle implique une simplification du message et gomme ses nuances. De plus, elle comporte plusieurs niveaux d’interprétation et la personne qui voit l’image sans connaître l’intention qui l’anime est libre de l’interpréter comme bon lui semble. 


Mouvement Anonimaux - dessin pour l'évènement artistique de Mr Mondialisation intitulé Derrière le masque. 2012 - crayons aquarellables, ordinateur
L'Eldorado. Libre inspiration. 2008 - encre, ordinateur
 
Les illustrations de Robin Guinin font penser à cette célèbre citation de Pablo Picasso : « Que croyez-vous que soit un artiste ? Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien, ou une lyre à tous les étages du cœur s’il est poète, ou même s’il est boxeur, seulement des muscles ? Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment conscient d’événements déchirants, impétueux, heureux, auxquels il réagit de tout son être. Comment pourrait-on ne pas éprouver d’intérêt pour les autres et, par la vertu d’une indifférence supérieure, se détacher de la vie qu’ils vous apportent si abondamment ?».  A la fois artiste et citoyen du monde, impliqué dans de nombreuses causes sociales et écologiques, Robin Guinin aide à envisager les déséquilibres sociaux comme des problèmes surmontables, auxquels il est possible de s’attaquer de manière positive à l’échelle individuelle. En valorisant l’harmonie des rapports entre les humains mais aussi ceux entre les humains et leur environnement naturel, l’artiste offre un modèle de système idéal qui stimule l’envie de changement. Les illustrations de Robin Guinin méritent ainsi toute l’attention du lecteur, que j’invite à se rendre sur son blog et sa page Facebook officielle dont les liens se trouvent ci-dessous afin de découvrir l’intégralité de son travail.



4 commentaires :

  1. ses dessins sont juste énormissime, non seulement pour le coup de crayon mais surtout pour les éclairs de génie sur des sujets sensibles, des dessins engagés réalisé avec finesse. Il porte bien son prénom de "Robin" des bois de la pachamama... ;) Quel talent!!!
    Pas besoin d'être reconnu pour être un grand même si je ne doute pas qu'un jour il le soit "reconnu"... Le dessin où s'oppose d'un côté l'incitation à la consommation et l'initiative d'échange et de recycler de l'autre est juste une œuvre à lui tout seul. Je vous laisse découvrir les autres. Ce n'est pas pour rien si la rédactrice cite Picasso à la fin, moi qui le connait bien je l'appelle souvent le Picasso du 77 ;)
    Tu ne cesseras jamais de m'étonner man (y) Mais où trouves-tu ces idées sérieux?

    Carlito suerte

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    1. Merci Suerte ! Ton enthousiasme contagieux me porte chance...
      Noroc, le Romain :)

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  2. Superbes, tes dessins, autant que tes desseins !
    Étincelants de talent, puissants de sens...
    Une de Troyes qui espère pouvoir t'accueillir un jour pour exposer par chez nous.
    A 1 2 C 4 A 3 ?
    Troyes bises.
    MadMoiZèle Elie Mc Toub

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    1. Merci MadMoiZèle pour cette invitation Trop"yes" !
      J'ai Troyes-hâte d'y être :)

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