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03/11/2016

Les paysages urbains de Julien Peschard


Julien Peschard est un artiste polyvalent, à la fois peintre, photographe et sérigraphe, qui réside et enseigne en région parisienne. Après une initiation artistique auprès de plusieurs ateliers à Paris, il poursuit son cursus à l’UFR d’arts plastiques de l’Université de la Sorbonne, où il obtient une licence puis un Master. Il se tourne ensuite vers l’enseignement, d’abord dans un cadre associatif, puis, à partir de 2009, en collège et lycée où il occupe la fonction de professeur certifié d'Arts plastiques : « Je dois beaucoup à mon professeur de lycée, dont l’enseignement fut le point de départ de mon parcours artistique mais aussi professionnel. Je ne suis pas devenu peintre et enseignant par hasard. Ce monsieur a suscité l’intérêt, le gout de la recherche et du travail et je lui en suis très reconnaissant. C’est aussi simplement pour cela que j’ai souhaité à mon tour, transmettre ma passion auprès des jeunes ». 

 16h15, 50 x 50 cm, 2016

Partagé entre création et transmission, Julien Peschard réalise des peintures mixtes, combinant acrylique, encre et peinture à l’huile, qui représentent des vues panoramiques de paysages urbains où n’apparait aucune figure humaine. Les masses des bâtiments se détachent par chaque touche de peinture et les formes sont épurées : aucune fenêtre, antenne, cheminée ou autre élément ne vient distraire le regard et la pensée. Cette économie de moyen évoque une image synthétisée de la ville en tant qu’entité disproportionnée devant laquelle l’être humain saisit sa propre fragilité et éprouve le sentiment du sublime. L’artiste travaille principalement au couteau, appliquant chaque couleur de manière à créer des effets de lumière et profondeur et utilisant chaque ajout de matière pour constituer ses bâtiments. Les traces des mouvements faits par le couteau ou le pinceau restent visibles, la touche est épaisse, ce qui donne aux tableaux un aspect inachevé, proche du flou photographique. Le couteau semble déposer simultanément plusieurs couleurs, emprisonnées dans la matière, qui font vibrer la surface. Ce travail de la matière offre une dimension presque sculpturale à ses peintures et le spectateur peut reconstituer par la pensée chaque ajout de matière fait par le peintre : « L’empâtement est en effet une des composantes importantes du travail de la surface de mes toiles, au même titre que la taille des touches et les nuances de couleurs. Elle s’obtient par l’accumulation des couches, ce qui donne à la toile un grain particulier, une épaisseur. Cependant, le risque d’obtenir un résultat « brouillon » me pend souvent au nez. En effet, à force d’accumuler la matière et donc les couleurs, la peinture peut tout aussi bien se désagréger, disparaître pour finir par ne ressembler à rien. Si l’on perd de vue l’idée initiale, le risque que la composition de la toile ne soit chargée que d’une accumulation de matière devient fort. Sur le plan technique donc, le couteau ne doit pas être chargé à l’excès car cela nuit tout à la fois à la glisse, à la maitrise du motif et des aplats. »

 Détail

 La ville, symbole par excellence de la civilisation en occident, nourrit l'imaginaire de nombreux peintres, cinéastes, romanciers, philosophes, designers, architectes, artistes plasticiens, artistes numériques, etc. Qu’elle soit contemporaine, futuriste, disparue ou fantasmée, son organisation est constamment soumise aux recherches de structure et de profondeur et sa portée symbolique ne cesse d’être exploitée. Pourtant, face aux villes de Julien Peschard, un sentiment de fascination bien particulier saisit les sens et  renouvelle l’expérience esthétique du quotidien. La société urbanisée en constante évolution dans le temps et dans l’espace est reconstruite de manière imaginaire : sur certaines toiles, on croit reconnaître des endroits familiers, sur d’autres on est transporté dans des villes exotiques, difficile à localiser précisément et qui invitent au voyage. Parfois, un élément architectural offre une piste topologique pour identifier la ville. Une série de toile est ainsi inspirée de vues de Paris :« Pour la série des peintures sur Paris, j’ai souvent incorporé un élément identifiable tel que le Sacré-Cœur, la Tour Eiffel, ou le quartier de La Défense. Cependant, de manière générale mes villes sont composées à partir d’un métissage de paysages croisés au cours de voyages et issus de mon imagination. J’aime l’idée que la toile quitte les rivages de la figuration sans toutefois s’en éloigner totalement. Ainsi, celui ou celle qui regarde peut tout à la fois identifier le thème de la ville, mais en imaginant l’endroit qu’il ou elle souhaite voir. »

 Paris, 8h21, 80 x 120 cm

 Paris, 19h32, 50 x 50 cm, 2015

Julien Peschard ne se contente pas de jouer avec la notion d’espace mais s’intéresse également à celle de temps. Les titres de chaque toile sont des horaires précis, qui correspondent à l’heure du jour ou de la nuit à laquelle l’artiste associe le paysage qui est représenté. La temporalité constitue le sujet de la toile aux yeux du peintre et l’espace de la ville se voit modelé différemment selon les conditions météorologiques : « Les couleurs, contrastes, la tonalité du ciel sont autant d’ingrédients qui me dictent le titre, une fois la peinture achevée. Assez curieusement, il arrive fréquemment que je termine le tableau à l’heure qu’il évoque. Je me sers donc souvent de l’heure à laquelle je termine le travail pour fixer cela. L’histoire d’un tableau (Paris, 00h23) est à ce propos assez mystérieuse. J’ai commencé cette peinture le soir des événements du 13 novembre à Paris. Comme d’habitude, j’étais enfermé dans mon atelier. J’avais commencé ma toile et m’étais dit « ce sera un Paris, de nuit ». Pendant que je travaillais mon ciel nocturne, allant d’un noir bleuté jusqu’à un rouge (que j’estimais alors exagéré) pour exprimer le reflet des couleurs de la ville, le téléphone sonnait avec insistance. Agacé, j’ai donc abandonné le travail mais conservé le ciel. J’apprendrais ensuite ce qu’il se passait. J’ai repris la toile longtemps après, non sans appréhension, sans jamais retoucher le ciel et son reflet rouge. Et puis, le hasard a fait le reste : un couple habitant à 20 mètres du Bataclan, et dont la fille était cachée en pleine rue le soir du 13 novembre, en a fait l’acquisition lors d’une exposition, sans connaître son histoire de prime abord. Lorsque je leur ai expliqué, et qu’ils m’ont dit où ils résidaient, nous étions tous les trois bouleversés du destin de ce tableau. « 00h23 » correspond à l’heure de fin de toutes ces horreurs. Mais il fallait le savoir ! »

 Paris, 13/11, 00h23, 50 x 100 cm, 2015-16

Les oeuvres de Julien Peschard invite à vagabonder dans les villes, à arpenter les avenues et les ruelles qu’on imagine entre les touches de couleurs qui forment les bâtiments et à se perdre dans la profondeur du champ. Ces cités faites de carrés et de rectangles en relief, répondent à un tracé qui tente de donner sens à l’espace de la ville mais surtout qui s’attachent à révéler la vie qui l’habite. Il s’agit aussi bien de montrer la vie des êtres qui y résident que de révéler la vie inhérente à la ville elle-même. Les mosaïques de couleurs restreintes, à la fois structurées et chaotiques, semblent en mouvement et leur relief important accentue encore cette sensation ; comme si la ville, en constante expansion, pouvait à tout moment sortir du cadre. Les villes de Julien Peschard, presque vivantes, ont un aspect dérangeant et presque effrayant : « De mon point de vue, la ville est à la fois sublime et effrayante pour des raisons presque similaires. De par les couleurs, les motifs qu’elle donne à voir. Les villes que l’on surplombe ressemblent parfois à des océans, des masses gigantesques et tentaculaires. Lors d’une exposition, quelqu’un m’a dit que mes peintures « grouillaient de vie » et que si cela était « réussi », c’était aussi « très oppressant ». Voilà une définition que j’ai trouvé cohérente. »

 02h28, 100 x 100 cm, 2016

Ses compositions urbaines géométriques à la palette chromatique restreinte ne sont pas sans évoquer les paradigmes propres au mouvement cubiste. Ainsi, les variations chromatiques ne semblent pas conçues comme reproduction de la réalité mais plutôt comme composition d’ombres et de lumières, de pleins et de vides que l’emploi du carré et du rectangle renforcent. Pourtant, Peschard marque sa distance avec ce courant: « Assez curieusement, je ne suis pas très sensible à ce qu’on peut qualifier de « cubiste ». Bien que l’on associe souvent mon travail à cela, je ne m’en revendique pas. Je préfère davantage considérer mes toiles comme des mises en scène jouant sur les rapports entre les plages de couleurs et les volumes (carrés, rectangles), parfois cernés par des traits/lignes. En réalité, l’aspect « cubiste » est davantage conditionné par l’outil (le couteau) que par une volonté de produire un motif géométrique. »

 19h39, 120 x 80 cm, 2016

Au-delà de cet aspect géométrique, Julien Peschard explore la poésie fiévreuse de la ville, démesurée et bourdonnante, au travers de grandes compositions qui évoquent les paysages abstraits, denses et fragmentés de Vieira da Silva, ou encore ceux de Zao Wou-Ki, aussi nerveux et puissants que poétiques. L’attention qu’il accorde aux conditions atmosphériques, qui sont le sujet de ses œuvres, rappelle naturellement le courant impressionniste. Julien Peschard construit en effet son oeuvre dans une connaissance profonde de diverses traditions picturales : « J’apprécie particulièrement le travail des artistes du paysagisme abstrait telle que Vieira Da Silva. Bien entendu je m’intéresse également au travail de Maîtres comme Van Gogh, Monet ou Bonnard. Le courant impressionniste, de manière générale, m’inspire également. Par exemple, je voue une admiration sans borne à Turner. Essentiellement pour son travail acharné sur la lumière, la couleur. J’admire la puissance de son œuvre pour la vérité qu’elle dégage. De toute l’histoire de l’art, il fait partie des rares qui ont observé de manière très pointue les phénomènes naturels et leurs variations chromatiques inépuisables, saisies sur le vif et en plein air. Je pourrais parler pendant des heures de ses couchers de soleil dorés, de ses marines bleutées, de ses paysages éblouissants ou flamboyants. J’apprécie également le travail de Gherard Richter, notamment ses peintures sur la ville qui explorent la construction, le rapport aux masses. Je me suis également beaucoup intéressé aux théories scientifiques et philosophiques sur la couleur et notamment aux travaux d’Isaac Newton, de Johann Wolfang von Goethe, mais aussi de Charles Baudelaire. »

19h47, 100 x 50 cm, 2016

 Paris, 10h16, 100 x 100 cm, 2015

L’approche sensorielle de Julien Peschard fait également écho à son travail photographique, parallèle à sa production picturale. Il est possible de distinguer ses propres pérégrinations urbaines, son intérêt pour l’instantané et l’aspect éphémère des variations météorologiques, qui transforment l’image et déterminent l’ambiance de la toile dans ses compositions picturales : « La plupart du temps, la photographie est un élément déclencheur de mon processus de création. Lorsque le temps me le permet, j’aime chercher, puis sélectionner des points de vue souvent panoramiques, offrant une large et belle perspective. Cela vient très probablement de mon intérêt – que dis-je... – de ma Passion pour l’orage. Lorsque la saison estivale approche, je délaisse souvent la peinture pour aller observer et photographier ce phénomène météorologique qui me fascine par sa puissance et sa splendeur. Simplement, cela nécessite une bonne dose de patience. A la fois pour dénicher des points de vue bien orientés et suffisamment dégagés mais aussi car l’orage est comme une bête sauvage : imprévisible et ne se laissant pas facilement approcher. Durant ces déplacements, donc, je prends souvent beaucoup de photographies, et effectue quelques croquis préparatoires à l’encre pour la recherche des couleurs. Ces « promenades » sont essentielles à mon processus de création. Le cadrage de mes composition picturales, toujours le même, rappelle ces points de vue en hauteur et dégagés que j’évoquais plus tôt. Bien entendu, cela évoque aussi le recul que j’aime prendre par rapport à l’espace urbain. J’aime l’agitation d’une grande ville mais dans le même temps, cela peut m’oppresser. Voilà pourquoi les vues sont pensées avec du recul. »

 08h34, 80 x 80, 2015

L’intérêt que porte Julien Peschard au céleste transparait de manière frappante dans ses toiles, qui laissent presque systématiquement voir une part de ciel plus ou moins calme. Or, peindre le ciel, c’est peindre une atmosphère : qu’il soit lourd et menaçant, flamboyant, rougeoyant, translucide, nuageux, d’un bleu vibrant ou obscur, le ciel détermine l’aura de la toile. Il complète le motif de la ville aussi bien qu’il s’y oppose ; et, de manière intéressante, l’artiste provoque généralement un contraste stylistique et de matière entre le ciel et la ville. Ce procédé, aussi bien esthétique que symbolique, cristallise l’opposition célèbre du couple idéologique nature-culture, que l’artiste explore dans ses toiles : « Le ciel constitue un élément indispensable dans mon travail. Sa proportion dans la composition de la toile est presque toujours inférieure à celle du paysage terrestre. Cela ne veut pas dire que cette part est moins importante, au contraire. Elle surplombe l’espace de la toile. Je peux passer et revenir dessus pendant deux, cinq, dix jours, parfois davantage. Tant qu’un ciel ne me convient pas, je continue de le façonner. J’accorde une importance particulière à ce que celui-ci peut dégager. Dans ses formes, ses couleurs, il conditionne l’ambiance générale de la toile. Je passe énormément de temps à scruter le ciel et tenter de déchiffrer les multiples couleurs que celui-ci peut offrir, selon les conditions météorologiques. Tout ceci évolue du matin jusqu’au soir. Chaque journée est différente, il n’y a pas deux ciels qui soient identiques et je trouve cela fascinant. Dans un paysage, la part de ciel offre au peintre une liberté créative quasi inépuisable. De plus, je souhaite alimenter la réflexion sur le contraste symbolique entre la Nature et l’autre nature, celle transformée par l’homme. J’ai toujours souhaité que mon travail donne à voir cette opposition nature/culture. La condition de l’homme face à la nature m’intéresse particulièrement. C’est pourquoi le ciel dans mes tableaux est souvent agité et parfois apocalyptique. L’homme peut se développer et grignoter la nature pour bâtir ses villes gigantesques mais n’est jamais aussi vulnérable que lorsqu’il est seul face à la puissance des éléments naturels. C’est d’ailleurs ce que je recherche lors de mes chasses photographiques. J’ai besoin d’être au plus prêt pour contempler cette nature qui nous dépasse et nous rappelle notre statut et notre place. »


 Paris, 16h25, 50 x 50 cm, 2015


15h29, 150 x 120 cm, 2016

Julien Peschard accède à l’intimité des rythmes profonds qui animent la cité, si bien que l’on vient à se demander si cette ville est véritablement un paysage ou bien un personnage, à la fois inquiétant et familier. On y pressent son projet de s’intéresser prochainement à la figure humaine au travers du thème de la foule « dont l’accumulation des sujets me rappelle celle des bâtiments qui forment la ville. » 

Julien Peschard expose en France depuis quelques années et a été récompensé au Printemps des Artistes de Maisons-Laffitte en 2010 et au salon de Mantes-la Jolie en 2016 : « Une de mes peintures a gagné le Grand prix du Salon Arbuste de Mantes-la-Jolie et a été sélectionnée pour participer à la grande aventure du Salon d’Automne à Paris. Ce fut un bel événement que de se retrouver exposé dans cet endroit prestigieux et riche en histoire. Je travaille actuellement sur de futures collaborations avec des galeries. Deux projets d’exposition devraient voir le jour l’an prochain, l’un à Honfleur et l’autre à Paris. » Afin d’en apprendre d’avantage sur ces projets futurs et de découvrir l’intégralité du travail de Julien Peschard j’invite le lecteur à se rendre sur son site dont le lien se trouve ci-dessous :

18/07/2015

Pierre Philippe, peintre de la transformation




Nemrod, huile sur toile, 150x120 cm, série vision


Pierre Philippe est un artiste peintre qui réalise des toiles immenses mêlant art figuratif et suggestif ainsi que des travaux sur papier plus abstraits. Son travail aborde des sujets variés, répartis en quatre séries principales : Régénérescence, Vision, Polybride et Sèves. Les trois premières séries sont composées en grande majorité de visages en noir et blanc, ou très peu colorés, réalisés à l’huile sur toile et traités de manières très diverses ;  la série Sèves, plus abstraite, utilise quant à elle des pigments purs sur papier: « Mes trois premières séries sont composées de peintures très intellectuelles et rationalisées, qui explorent principalement les expressions du visage et les imaginaires qui leurs sont associés. La dernière série a été à mes yeux une manière de me lâcher et de réaliser des peintures plus spontanées. Elle doit être comprise à part ». 

Dans sa réalisation des séries Régénérescence, Vision et Polybride, l’artiste a fait preuve d’une cohérence sémiotique indéniable et d’une grande habileté technique. Les effets de fondus, de flou, de projection, de transparence, d’opacité sont parfaitement maîtrisés par Pierre Philippe, qui use de son adresse jusque dans la fabrication du châssis de ses toiles : « Je travaille généralement sur grand format et je fabrique tout moi-même. Du châssis en bois à la pose de la toile, commandée par rouleau de 10m sur 2m10 de large. J’emploie exclusivement du lin pour sa résistance. Lorsque je réalise mes peintures, j’'aime beaucoup le contraste entre la finesse de la peinture, ses fondus, son aspect lissé et d'un autre côté la brutalité de la giclure. L'idée est de les unir dans une même composition ». Le résultat final de chaque œuvre est le fruit d’un procédé complexe faisant appel à diverse disciplines. L’artiste emploie des photos de personnes qui lui sont proches, qu’il transforme à l’aide de différents médiums pour obtenir l’effet voulu avant de les reproduire : « Avant de me lancer dans la peinture, je pars d’une image mentale que j’essaye d’approcher en employant tous les mediums qui puissent me permettre de la représenter. Aussi bien la photo, les logiciels type Photoshop ou le croquis à la main. Je redessine les lignes, je modifie les proportions jusqu'à ce que je trouve ce qui me plait. Ces croquis et photos modifiés sont pour moi des outils de travail que je garde, afin de prendre du recul sur l’évolution de mon travail, mais que je considère d’avantage comme un pont vers autre chose de mieux. Ensuite, je quadrille l'image pour que l'échelle soit respectée lorsque je reporte le dessin sur la toile, mais je ne projette jamais l’image sur la toile pour la décalquer ». Au travers de sa production d’immenses toiles, Pierre Philippe semble chercher à figer l’éphémère. Bien que varié, son travail pictural semble suivre les mêmes questionnements sur le changement et la transformation : « Le changement que je peins n'est pas le mien, mais celui qui habite chaque être conscient de son parcours intérieur. Dans le bouddhisme, il est dit que tout n'est que changement. C'est la loi de l'impermanence, une loi universelle qui transcende tout. Étant très attaché à cette notion, j'ai besoin de la transmettre dans la peinture, au travers des visages qui incarnent des transformations. Je ne me peins pas, je peins les choses qui m'habitent. Il y a inéluctablement une part de moi, mais ça n'est pas le but recherché ».



  Eveil, huile sur toile, série polybride





Pépite, huile sur toile, 120x150 cm, série polybride 

Les premières séries de Pierre Philippe visent à traduire en une image fixe des états psychiques fugaces en exacerbant toutes les caractéristiques physiques qui les traduisent. L’artiste met en place un langage imagé particulièrement percutant : « En décomposant les étapes émotionnelles d'une perception, je cherche à rendre visuellement la puissance qu'elles véhiculent en moi».
La série Vision est composée d’une douzaine de toiles, dont la plupart représentent des visages gigantesques (entre 1 et 2 mètres), traités comme s'il s'agissait de photos en train de se développer dans du liquide révélateur. En employant des effets de fondus et de projections liquides, Pierre Philippe donne aux personnages  un aspect désagrégé et imprécis, rend leur physionomie plus difficile à lire, leur confère un côté muable, comme s’ils étaient en pleine métamorphose. Cet aspect insaisissable est encore accentué par les effets de peinture récurrents qui barrent les yeux des personnages et posent une distance supplémentaire entre eux et le spectateur: « j’ai voulu représenter la dualité de la vision qui à la fois est projetée sur l’autre et est influencée par les autres simultanément. Ce procédé me permet de retranscrire par le visuel ce que j’appelle le filtre de la vision ». Dans la série Polybride, l’artiste poursuit  ses questionnements sur la transformation. Néanmoins, les visages sont plus détaillés, les yeux des personnages apparaissent et les expressions sont tour à tour décomposées, morcelées, réassemblées ou encore soulignées grâce à des effets suggestifs de projection ou de flou. Il fige la progression de la gestuelle qui traduit l’expression en découpant le mouvement en deux ou trois étapes qu’il imbrique en une image unique, presque à la manière de totems. De fait, on ressent une certaine sacralité devant ces toiles qui évoquent une perte de contrôle du corps.





 Travel, huile sur toile, 100x200 cm, série vision



Bédouin, huile sur toile, 100x192 cm, série vision


La série Régénérescence, quant à elle, explore le processus de changement à travers trois immenses toiles (entre 4 et 6 mètres) qui se complètent en une sorte d’éveil spirituel synthétisé. La première toile est titrée Trauma : divisée en quatre compartiments par une croix centrale, elle présente un fœtus qui se détache sur un fond noir, qui encercle l’enfant dans une sorte de bulle : « le fœtus contient tout, il peut devenir la meilleur comme la pire des personnes, ici il s’agit presque d’une évocation christique qui rappelle l’enfant destiné la croix mais aussi l’élu, ce qui est renforcé par l’impression qu’il est comme visé à travers une lunette ». La seconde toile, Résurrection, a été réalisée en forme de croix, ce qui accentue son caractère sacré. Elle présente un être inquiétant dont le regard projette de la lumière, rappelant les personnages de la série vision. Son corps semble s’ouvrir comme une graine fécondée et son esprit le quitter dans une extase douloureuse, presque explosive, qui fait penser au retable d’Issenheim. Cette résurrection, contrairement à la résurrection christique qui se fait dans toute son intégrité physique, semble ne concerner que l’âme qui s’extrait violement de son enveloppe charnelle pour s’en échapper. Enfin, la dernière toile, Solaris, est construite comme  le bogue d’un marron béant contenant un visage rayonnant. L’œuvre est divisée en plusieurs toiles qui se combinent tel un puzzle. Au milieu, le visage occupe une toile ronde, enserrée en haut par deux toiles qui figurent les rayonnements du soleil, et en bas, par deux autres qui représentent des racines.

 Trauma, huile sur toile, 400x400 cm, série régénérescence

Résurrection, huile sur toile, 600x600 cm, série régénérescence
 Solaris, huile sur toile, 550x550 cm, série régénérescence


La dernière série, moins construite, présente des assemblages de traits sinueux, où l’œil imagine un enchevêtrement de fils bleus vifs. L’esprit peut y voir le fil de vie contrôlé par les Parques dans la mythologie grecque ou la traduction visuelle d’un cheminement intérieur. Mais pour l’artiste, « Les enchevêtrements bleus sont une manière de symboliser le vivant, l'énergie propre à l’organique. C'est en peignant la toile Résurrection que j'ai adoré peindre ces sortes de " filaments énergétiques ". Ils sont comme des canaux qui guident la lumière spirituelle. C'est une matérialisation de l'énergie que l'on ne voit pas ».



Traversée, pigment pur de bleu majorelle sur papier, 50x60 cm, série sèves


Dualité, pigment pur de bleu majorelle sur papier, 50x60 cm, série sèves


Le travail de l’artiste se dirige à présent vers un retour au figuratif : « Mes futurs travaux continueront à explorer le thème de la métamorphose, mais de manière moins analytique et en employant davantage de couleur. Je souhaite cependant encore approfondir mon travail sur le flou, le visage et son expressivité. J’ai également prévu d’utiliser du lin brut pas du tout apprêté de manière à affirmer les contrastes entre la fluidité de la peinture et la raideur de cette matière ».




 Transit, huile sur toile, 100x120 cm, série vision



 Oil order, huile sur toile, 120x150 cm, série polybride 
 

 J’invite vivement le lecteur à s’intéresser à l’évolution du travail de Pierre Philippe en se rendant sur son site web, où il trouvera l’intégralité de ses toiles et pourra suivre son actualité artistique :

17/04/2015

Le cabinet de curiosité d'Atelier EG




 Acrobate

Atelier EG, pseudonyme qu’a choisi l’artiste, qui souhaite garder l’anonymat, est un artiste peintre et plasticien polyvalent. Né au Mans, il étudie ensuite à Rennes où il suit une formation en biologie en parallèle de sa pratique artistique et réside actuellement en région parisienne.  Touche à tout, il réalise des peintures aussi bien à l’acrylique qu’à l’huile et aborde des thématiques variées. Atelier EG fait appel à de nombreuses références pour réaliser ses compositions et forge ainsi une peinture très personnelle. Il travaille aussi bien sur petit que sur grand format et adapte les techniques aux sujets qu’il choisit de représenter. Devant la diversité stylistique et thématique des productions visuelles de l’atelier EG, l’œil, déboussolé par une telle diversité, ne saisit pas immédiatement une cohérence. De fait, il n’existe pas de fil directeur permettant de catégoriser un style ou une thématique caractéristique de l’artiste. Au contraire, son univers visuel fait se côtoyer, comme dans un cabinet de curiosité des scènes de marine classiques, des jeux d’enfants, saisis sur le vif, de manière impressionniste, ou encore des compositions surréalistes. On y trouve également des objets du quotidien, tel qu’un plateau de jeu d’échec, ou des reproductions d’artefacts préhistoriques, des pointes de flèches ou les sculptures de femmes dîtes « Vénus Hottentotes ou callipyges», comme autant de témoins d'une polyvalence propre aux ateliers d'artistes populaires: « Je travaille de multiples médiums. A mes yeux c’est le sujet qui justifie la technique, et c’est l’essence de l’œuvre qui exige tel ou tel support de réalisation. Je produis des acryliques ou des huiles aussi bien au couteau qu’au pinceau, mais aussi des sculptures  ou des moulages. J’aime m’approprier des références, des techniques ou des savoirs et les combiner en un hommage aux relations entre la nature et l’art. Je réalise mes œuvres en fonction de chocs esthétiques qui m’ont particulièrement frappé. Il s’agit d’un processus complexe et intuitif qui parfois prend plusieurs mois. Je suis l’évolution de mon travail en prenant systématiquement des photos de chaque œuvre à plusieurs étapes de la réalisation. Chaque tableau se suffit à lui-même et je réalise peu de séries autour d’un même thème, aussi il est difficile de suivre une évolution stylistique dans mon travail. Néanmoins, à mes yeux, chaque œuvre se complète et mon travail suit différents fils directeurs en parallèle. »



Aglaé à la côte


Picagritte



 Dame de Bassempouy


On perçoit en effet plusieurs axes directeurs récurrents dans le travail de l’atelier EG, qu’il exploite par alternance au cours de ses différentes productions. Des détails de l’histoire de l’art ainsi que des connaissances en sciences naturelles ou en littérature sont synthétisés et traduits visuellement : « J’accorde une grande place à mes connaissances en biologie dans mon travail de peinture. Par exemple, en observant l’œuvre d’assemblage de Picasso intitulé Picagritte, j’ai immédiatement fait une analogie entre la forme de l’œuvre et le taureau long Horn américain, pourtant très différent des taureaux andalous que Picasso connaissait bien. Je me suis approprié ce motif en réalisant une toile ou je décompose en trois étapes le processus de transformation du taureau en œuvre d’art. Je représente ainsi la réalité : un portrait du taureau long Horn avec ses caractéristiques physiques, puis la mort de l’animal et l’épuration de sa forme en représentant son crâne, et enfin, une copie de l’œuvre de Picasso. Ce processus de dissection de l’œuvre fait à la fois écho à ma passion pour la biologie et pour l’histoire de l’art en les synthétisant visuellement la vie, la mort et le passage à la postérité. Ou encore, de manière similaire, j’ai choisi d’exploiter des détails anodins pour donner du sens à ma toile « Amour impossible», qui est à la fois un clin d’œil aux nymphéas de Monet et qui présente au premier plan un crapaud de Madagascar et une grenouille amazonienne. Cet amour est impossible car ces deux espèces ne sont pas amenées à se rencontrer étant donné la distance de leurs origines géographiques et leurs modes de vie différents. De plus, j’ai encore accentué cette incohérence en assemblant des végétaux de milieux très différents et qui ne cohabitent pas habituellement. J’aime également jouer visuellement autour des expressions littéraires. Par exemple en réalisant mon Dionysos à la manière d’Archimboldo, j’ai utilisé plusieurs expressions: la gorge du personnage est représenté par des bananes enserrant une pomme, la « pomme d’Adam », ses joues sont symbolisées par deux pêches, d’après l’expression « avoir une peau de pêche », chaque élément qui compose le visage transporte son propre imaginaire que j’ai voulu exploiter. »


 Hommage à Archimboldo



Craintive



 Tryptique


Parallèlement à ces cheminements de la connaissance, qui offrent la part belle à l’imaginaire et au culturel, les peintures de l’atelier EG laissent également entrevoir une exploitation du quotidien et un caractère confidentiel qui se joignent au traitement narratif de chaque toile.  Si l’artiste puise principalement son inspiration de sources intellectuelles, d’autres thèmes plus familiers, tels que l’intimité de la sphère familiale ou encore les marines, apparaissent également de manière récurrente. Des membres de sa propre famille ou encore des lieux chers à son enfance reviennent çà et là dans son œuvre.  Chacune des peintures de l’artiste raconte une histoire autonome, se lisant sur plusieurs niveaux, et se suffit à elle-même. Devant l’intégralité de son travail, le spectateur est comme transporté dans un livre de contes, dont chaque fable est traitée différemment mais sur une trame familière. Sa quête d'aventure, maritime, humaine, artistique, et son intérêt pour les jeux de l'esprit le mènent naturellement sans cesse vers d’autres horizons: « Dans le futur j’ai envie de travailler sur le thème du rébus en réalisant des illustrations de jeux de mots autour de noms ou de citations d’artistes célèbres. J’ai également le projet, en collaboration avec quelques artistes, de créer le collectif APY, qui a pour but de créer un réseau d’artistes, d’organiser des événements artistiques collectifs et de louer une galerie afin d’exposer des projets de manière permanente dans un lieu adapté à cela». J’invite le lecteur à se rendre sur la page web de l’artiste afin de suivre son actualité artistique, mais surtout de découvrir l’intégralité de sa production.



Amour impossible



Pièce d'échec



Pièce d'échec